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Terres de Grèce V

Une identité chypriote ?

juillet 2004, par Geneviève Monloubou

Le 5 mars dernier, à l’Athénée municipal de Bordeaux, Patrick Landre, Conseiller culturel de l’Ambassade
de France à Nicosie a animé un débat autour de Georges Lillikas, ministre du commerce, du tourisme et de l’industrie, Niyazi Kizilyürek, chypriote turc, professeur de sciences politiques à l’Université de Nicosie (partie grecque) et Yiannis Ioannou, professeur d’Université à Chypre.

Chypre, île bleu-blanc-rouge..


L’identification aux mères-patries se traduit dans la vie quotidienne par l’utilisation systématique de référents : drapeaux grecs et turcs, citations permanentes des héros fondateurs, comme s’il s’agissait de rappeler l’appartenance légitime de l’île à la Grèce (antériorité archéologique) ou à la Turquie (le droit du sang versé en 1571).
D’un côté une communauté hellénophone orthodoxe, que les référents renvoient totalement à l’hellénisme, ouverte, via la Grèce à l’Europe, de l’autre une communauté turcophone, musulmane, dont les référents historiques sont ceux de la Turquie de Mustafa Kémal, et qui vit, pour cause d’embargo, une relation exclusive avec la Turquie.
Depuis 1974, l’île blanche et bleue ne rencontre plus l’île blanche et rouge et l’ouverture timide de la ligne verte n’est pas propice à renouer un dialogue entre les deux communautés.

Chypriocité ?

De façon très majoritaire, les Chypriotes se désignent Chypriote grec ou turc ; il est très rare qu’ils omettent la précision. En quoi consisterait cette identité chypriote plus ou moins consciemment revendiquée ?
Cette entité revendique la fierté de l’indépendance en droit, aussi ténue soit-elle pour chacune des communautés et naturellement ces entités sont différentes pour les Grecs et les Turcs : République : de Chypre d’une part et RTCN de l’autre. Ce qui conduit au double sentiment que je suis culturellement pleinement Grec ou Turc mais politiquement pleinement distinct. Ce qui ne va pas sans une certaine acrimonie contre les deux mères-patries.

La République ?


Est-ce faire une bonne lecture de Kizilyürek que de proposer la République comme seul modèle pour incarner la chypriocité ? Mais alors, comment ce concept de République qui exclut, selon la construction française, les particularismes, peut-il se réaliser en cohérence avec l’existence constitutionnelle des communautés ? Est-il possible à Chypre de créer un espace politique régi par les seules règles de la citoyenneté ? Cela est-il possible malgré le poids d’une histoire ?
Et, pour être tout à fait contemporain, le plan dit « Annan » est-il une supercherie bâtie par le fonctionnaire du même nom pour complaire à ceux de ses employeurs les plus enclins à bénéficier des frustrations que son application déclencherait (collusion des capitaux spéculatifs noirs des deux communautés et impuissance d’une vieille constitution communautariste qui a fait preuve de son incitation à la violence interethnique) ou bien est-il, un processus lent qui permettrait progressivement, avec le retour de l’armée turque dans ses campements, l’abolition progressive du bicommunautarisme et du bizonalisme au bénéfice d’une république originale, qui ne serait pas issue du concept simpliste du « chacun chez soi » du traité de Lausanne (1923), fondateur théorique de la purification ethnique ?

Patrick Landre


Lettre de Crète n°14