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VORI, mai 2003

VOYAGE AU PAYS DES MOTS

juillet 2004, par Geneviève Monloubou

Au mois de mai 2003, je me suis rendu, à l’invitation de l’Institut français d’Athènes, à Héraklion, Rethymnon et enfin Vori, pour présenter Manolis un voyage dans le siècle, film sur mon père, réalisé en 2000 par Zangra Production. J’étais heureux de ces moments à vivre, mais appréhendais un peu la dernière projection.
Il y avait du monde dans le Centre de recherche d’ethnologie crétoise de Vori ce soir de mai 2003. L’instant était un peu surréaliste, un peu incroyable. J’allais dans quelques minutes présenter Manolis, un voyage dans le siècle, devant les habitants du village où mon père avait passé plusieurs années avec sa mère et ses frères après l’exode d’Asie Mineure et dont il était parti en 1930 pour l’Eldorado : la France.
Les Voriotes s’étaient installés sur les sièges de l’amphithéâtre. Certains, sûrement, y venaient pour la première fois et n’y reviendraient pas de si tôt.
J’ai présenté le film que l’Institut français d’Athènes, avec l’aide de ERE avait sous-titré en grec. Curieuse impression pour les Voriotes : le vieux Manolis parlant français et sous titré en grec. Et moi ânonnant dans mon « grec d’Albanais ». Décidément, il se passe de drôles de choses au pays des mots, quand la langue est en voyage.
Je tenais à faire une mise au point avant la projection et éviter que le public grec ne soit vexé d’entendre mon père expliquer qu’aujourd’hui, il se sentait 99 % français et 1% grec. D’autant que je sais bien qu’au fond de lui, les chiffres sont inversés. Mais comment faire comprendre cela aux Voriotes. Alors, je leur ai raconté une anecdote survenue quelques jours auparavant à Bordeaux. Je m’étais rendu chez mon père le lundi de Pâques et, tout en l’embrassant, je lui avais dit « Christos anesti » . Mon père avait alors lancé : Ah ! non, tu ne peux pas dire « Christos anesti », parce que Pâques c’est la semaine prochaine. Pour le vieil homme, installé en France depuis plus de 70 ans, la vraie Pâque c’est toujours la Pâque orthodoxe. Celle de son enfance, quand on peignait les œufs en rouge et qu’on bourrait les intestins des agneaux pour faire des kokoretsi.
Les Voriotes ont bien ri et j’ai pu lancer la cassette, soulagé.

Allain Glykos