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Lécole de Nafplion

vendredi 27 février 2004, par Geneviève Monloubou

Nafplion. Je ne pourrai jamais dire Nauplie. C’est un peu bête, mais mon père a toujours dit Nafplion , avec l’accent bien placé. C’est la ville où il a débarqué après la Grande Catastrophe, en 1922 par quarante degrés à l’ombre. Comme aujourd’hui. J’y étais venu en 1976, mais je ne me souvenais de rien. Enfin, de pas grand-chose. Un autre voyage. A l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, nous avions fait la queue derrière une famille de Turcs. A Munich, ils ont bifurqué pour Istanbul et nous pour Athènes. Chacun son exil, chacun son retour. Je ne leur ai pas trouvé un air terrible. Plutôt pauvres bougres.
Nafplion. Des terrasses à perte de vue sur le bord de mer. Une langueur, une insouciance visible au premier coup d’œil. Pas de touristes. Tant mieux. Des ruelles un peu turques, notre hôtel au sommet de pharmakopoulou, une cinquantaine de marches, au cœur de Psara Machala. Le quartier des poissonniers. Machala, un mot turc. En Asie Mineure, mon père habitait Seira Machala. J’aime ce mot, avec son ch guttural.
Je suis venu ici pour retrouver, si elle existe encore, l’école où mon père a été hébergé avec sa grand-mère et des centaines de réfugiés. Il m’a dit avant de partir : « Tu verras, au fond de la cour, il y a une prison où l’on avait mis des prisonniers turcs ». Comme si, 80 ans après, j’avais une quelconque chance de retrouver les lieux dans l’état où mon père les avait laissés. Une école sur le port, légèrement à la sortie de la ville, sur la route d’Argos et de Néa Kios. Néa Kios, est une petite ville construite sur les marécages par les réfugiés venus de Kios sur la mer de Marmara et qui chaque année commémore son histoire. J’avise un vieil homme qui n’a plus qu’une dent. Une dent contre qui ? Est-il assez vieux pour avoir gardé la mémoire des événements ? On verra bien. Il réfléchit, rassemble ses souvenirs, et parle avec calme. Ses parents lui ont raconté que les prosfigès avaient été mis dans l’école qui se trouve là-bas sur la route d’Argos, à la sortie de la ville. Il dit que ce n’est pas loin, à peine un kilomètre. Il dit que le quartier s’appelle Leo Vizantino.
J’ai trouvé l’endroit. L’endroit seulement, car l’école n’y est plus. A la place, on a construit une autre école, qui a l’air déjà d’être très vieille. Ciel, comme le temps passe ! De là, mon père ne pouvait pas voir la citadelle Palamidi, ni Acronafplia, jamais il n’est allé dans la vieille ville, sur la place Syndagma. Nafplion est fière d’avoir été la première capitale de la Grèce libérée. Depuis une cabine, en face de Leo Vizantino, j’ai appelé mon père. Il m’a décrit les lieux, comme si rien n’avait changé, avec une précision de diamantaire. Pendant qu’il parlait, je regardais cette bâtisse de béton des années cinquante. Et mon père de me décrire la cour, la petite rue qui montait, la prison avec les Turcs qui attendaient, et lui par un soleil brûlant d’août attendant qu’on retrouve sa mère, son père et ses frères. Alors, quand au bout du fil, je l’entendis me dire : « Tu la vois l’école, tu la vois la prison et la petite route qui monte », je n’ai pas pu répondre qu’il ne restait plus rien. Le crédit qui m’était alloué sur la carte tirait à sa fin, je n’avais plus le temps de parler, nous allions être coupés. Alors j’ai dit, très vite, « oui, oui, au revoir, nous allons être coupés ».

Allain Glykos
Le 25 septembre 2001